JOSEPH DIRAND

We met several times, but when I felt I got what I wanted from him was an evening at his place. Playing the coolest music and cooking a (delicious) pasta, the moment of intimacy allowed us to give some depth to the conversation. A man of substance.

Magali Alcaide: Avant d'interviewer quelqu'un, même si avec toi je voulais que ce soit plus une conversation, je me mets dans l'univers de cette personne longtemps. Je lis toutes les interviews précédentes, les articles, et comme je fais ça la nuit, en écoutant de la musique, je me suis dit par rapport à toi que tu dégageais quelque chose de très sombre, et j'avais envie d'explorer ça.

Joseph Dirand: C'est vrai, effectivement il y a quelque chose de sombre, parce que d'une certaine manière il y a une beauté qui jaillit de ce côté obscur. Même enfant, je ne sais pas pourquoi, l'art qui m'attirait, et le reste étaient des choses plutôt dark, Joseph Beuys, l'art minimal.. ce n'est pas hyper gai.

Quelles sont tes inspirations d'art minimal?

Stella, j'ai très jeune été un grand fan du Land Art, Walter De Maria, Michael Heizer, Ryman qui aujourd'hui me bouleverse, et tu ne peux apprécier Ryman qu'avec un maximum de culture, c'est quelque chose que tu ne peux pas apprécier de but en blanc. Je me souviens que très jeune j'ai été fasciné par le travail de Robert Morris ou Joseph Beuys. Il y a quelque chose de très réel dans ce que tu vois, qui te plonge dans un univers un peu dark. Ryman c'est autre chose, ça nécessite d'avoir digéré un paquet d'oeuvres de l'art minimal avant de vraiment pouvoir considérer ce travail comme étant une forme d'absolu.Ce qui est fascinant avec l'art minimal est d'avoir cette puissance avec presque rien.

Quand on s'est parlé au téléphone tu m'as dit, tu verras chez moi c'est gothique! Je me suis dit, évidemment, je suis en plein trip sombre, je ne sais pas pourquoi j'ai ressenti ça, mais j'en étais sûre.

Comme ce sont des choses qui remontent à l'enfance, tu ne sais pas vraiment d'où ça vient mais tu te rends compte que ce sont ces choses un peu dark qui sont des moteurs. Je n'ai aucune attirance pour le côté morbide des choses, le noir je ne l'ai jamais utilisé parce que c'est triste, je n'ai aucune attirance pour le côté glauque ou sinistre mais il y a quelque chose qui traduit l'univers très intérieur, parce que finalement la joie est très partagée alors que dans ce côté un peu sombre des choses je retrouve mon intérieur vraiment profond. Que ce soit dans la littérature, la musique, l'art... tu sens que ce sont des personnes très introverties qui finalement expriment un univers profond, une sensibilité particulière, et c'est probablement ça qui m'a attiré dès le début sans vraiment pouvoir expliquer pourquoi. Peut être que ma personnalité était vraiment comme ça sans que j'en ait vraiment conscience.

Les photos de ton frère ont aussi ce côté là, une profondeur.

Il fait un travail extraordinaire. Il est très sensible, presque trop sensible, et moi j'étais comme ça aussi mais la vie t'endurcit. Quand tu travailles dans ce métier là et que tu es quelqu'un de sensible tu vis tout d'une manière violente, ce n'est jamais assez, tu n'es jamais satisfait de toi, la réaction des gens n'est jamais la bonne, c'est assez difficile. Après finalement tu construis ta carapace par rapport à ça et tu te convaincs toi-même que ce que tu fais est bien parce que ça t'aide à avancer.

C'est étonnant parce que tu dis que tu n'utilises pas ce côté dark dans ton travail…

Si, l'expression de mon travail peut trouver son inspiration dans des choses totalement différentes, c'est toujours très intime, j'adore ce travail de recherche, de rentrer en immersion dans un sujet et de trouver quelque chose de profond. Malgré le fait que je travaille dans la contrainte, les sujets qui peuvent être développés par rapport à un contexte que ce soit pour une marque, un hôtel ou des apparts, c'est toujours différent, je ne me retrouve jamais face aux mêmes types de personnes aux mêmes lieux. Il n'y a aucune raison que deux projets soient identiques.

Ce n'est pas le cas de tout le monde et c'est même rarement le cas…

Il y a plein de gens qui cultivent une personnalité dans leur travail mais n'importe quel talent dans n'importe quel domaine a sa propre manière d'exprimer sa sensibilité, son travail. Certains cultivent cette personnalité qui ne doit pas sortir d'un certain cadre et qui donc les coupe, on impose une certaine vision à tous les contextes. Moi justement c'est la différence que je cultive, c'est la source d'inspiration parce que ça me nourrit, je progresse, j'ai des surprises. Quand je vois quelque chose se terminer je le découvre, même si l'expérience fait que j'arrive à savoir ce que je fais, je vis malgré tout quelque chose d'unique. J'adore cette idée là. Mais pour ça il faut réussir à garder le temps de chercher. Pour moi ce serait très facile de faire la même chose que je fais aujourd'hui, le même style, et de faire ce que je sais faire, parce que ça je le fais très vite et je sais que ça marche. Les gens qui vont faire appel à moi, souvent…

Ils veulent du Dirand.

Oui, pas mal de gens veulent du Dirand, moi ça m'agaçe aussi un petit peu parce que je n'ai pas forcément envie de faire du Dirand.

Ils veulent du marbre, ils veulent du noir et blanc.

Voilà. Les gens viennent te chercher pour quelque chose de particulier mais plus je brouille les pistes, plus j'attire des gens différents et je me rends compte que finalement aujourd'hui, par exemple quand on regarde ce qui se passe dans le monde de la mode, un truc qui est génial c'est que maintenant quasiment systématiquement ça vient des créateurs, qui sont des créateurs avec des univers totalement différents. Je me dis, comment ça ce fait que ces gens de talent, qui se nourrissent de tout, qui sont curieux, qu'ils soient arrivés à un moment tous à cette conclusion que j'étais la bonne personne pour m'occuper d'eux, alors que leur univers à priori n'est pas forcément le même que le mien. C'est assez génial parce qu'ils ont eu l'intelligence de lire dans mon travail quelque chose qui leur a donné envie de partager quelque chose avec moi.

La dernière fois, quand on s'est vu à ton bureau j'ai trouvé super intéressants les projets qui ne se sont pas faits, il y avait des choses sublimes et plus différentes que les choses qui se sont faites, comme cet escalier en marbre rouge, et c'est gravé dans ma tête, c'est d'une beauté!

Peu importe que cet escalier existe ou n'existe pas, finalement.

Dans ma tête il existe!

Dans la mienne aussi ce qui pour moi est le plus intéressant. Finalement ce métier est très égoïste, très généreux mais à la fois très égoïste, ce qui compte pour moi est de faire quelque chose qui me sert intellectuellement, de partir sur une histoire qui va m'apprendre quelque chose, m'amener sur quelque chose de nouveau sans vraiment savoir ce que ça va m'apporter.

A priori cela ne m'a pas l'air très compatible avec le fait d'être dans le système. Moi je te vois très dans le système, c'est à dire que tu arrives à travailler avec plein de grands noms de la mode et autres, j'ai du mal à comprendre comment tu arrives à rendre compatibles ces choses-là, que le client soit satisfait et qu'il ait ce qu'il voulait et que toi aussi tu aies réussi à trouver cet enrichissement intellectuel.

A chaque fois je pars de quelque chose, je ne pars pas d'un créateur ou d'une Maison qui n'a jamais existé ou qui démarre, j'ai tellement de choses! Ce qui est intéressant est pour moi de comprendre le sujet que je suis en train de traiter, et ça fait rejaillir des images, des photos, des films que tu as vu, et tu fais un projet qui n'est pas là pour montrer que tu sais faire ton travail, mais d'essayer de trouver la réponse juste à ça. C'est continuer une histoire qui existe déjà, mais c'est ta vision de cette histoire là, donc c'est à la fois très personnel et à la fois totalement ancré dans l'ADN du sujet que je traite.

Ça peut t'arriver de refuser un client?

Oui, on refuse très souvent des projets, ce n'est jamais par snobisme…

Non je parle des cas où il n'y a pas de feeling particulier. Moi Pucci, par exemple j'aurais du mal à travailler avec cette marque, ou alors je devrais me référer à des choses très anciennes..

C'est très intéressant ce que tu dis parce que moi c'est exactement l'inverse, j'ai refusé des projets avec des marques qui étaient trop parfaites pour moi, trop dans mon univers. Comment pourrais-je réinterpréter la marque puisque ses codes je les ai déjà en moi, ça fait partie de mon esthétisme et de la manière dont je dessine les choses donc je n'ai pas l'impression de tellement progresser, je vais avoir trop de doutes.. A quel moment j'arrive à apporter quelque chose à une marque qui me ressemble trop?Finalement les projets dans lesquels je me suis le plus amusé sont souvent les projets qui sont à l'opposé de moi, parce que je prends quelque chose, je le comprends, je le digère et je l'interprète à ma manière. Ça crée une émulsion créative qui est incontrôlable parce que ce ne sont pas tes sources d'inspiration, toi tu es juste là pour comprendre, analyser et retranscrire. Je ne suis pas là pour aller dans la continuité des choses, je suis là pour révolutionner, mais révolutionner pour rendre la chose encore plus en adéquation avec le projet que je fais que ce qu'elle était auparavant.

Tu as très bien réussi à faire ça avec Balmain, il y a un avant et un après ton passage.

Mais à l'époque je n'avais jamais fait un projet XVIIIème, donc je me suis plongé dans l'histoire de Balmain, et c'est vraiment dans l'histoire même de Pierre Balmain, le cinéma, ce lieu qui est la première boutique et la seule qu'il ait créé, qui était un appartement, avec certaines photos d'archives... Donc j'ai recréé un passé que j'ai réinterprété volontairement et dans lequel je suis venu insérer des objets, des sculptures abstraites qui dialoguent dans cet univers, qui font à la fois référence à un passé, à une certaine idée de la Maison de Couture française et en même temps à ce que c'est aujourd'hui et comment des créations de Christophe à l'époque et ce côté rock étaient devenues la nouvelle Couture. Je parle de la France, d'une certaine époque, d'une élégance, d'un patrimoine, d'un homme, et je parle d'aujourd'hui et des créations de Christophe et de comment elles peuvent venir interagir et être en contraste total avec l'origine d'un lieu. On ne reproduit pas un projet passéiste parce que cela n'a aucun intérêt, on est en train de confronter les époques, on est nourrit d'une réalité d'une Maison et en même temps de son évolution. Ça ne m'intéresse pas d'impressionner dans mon travail, je ne suis pas là pour montrer que j'ai du talent ou pour suivre les considérations d'une marque qui voudrait ce que j'entends souvent le "wow effect". Pour moi les projets sont justes ou ils sont faux. J'essaye de faire des projets qui sont justes et surprenants parce qu'ils n'étaient pas là avant mais en même temps quand ils seront là, tu as l'impression qu'ils font partie de l'histoire. Tu ne peux pas détacher le projet de l'histoire, ce n'est pas un projet de design, qui est un mot dans lequel je ne me reconnait pas du tout, parce qu'il ne s'agit pas de dessins mais de scénarios. Le dessin est un outil mais il n'est pas une fin en soi.

Je sais effectivement que tu abordes tes projets comme un film, que tu fais un storyboard avec toutes tes inspirations…

Ce qui m'étonne dans ton positionnement est que tu revendiques le savoir-faire français, la côté artisan, alors que je te vois plus intellectuel, je te vois plus artiste qu'artisan.

Bien sûr, c'est cette vision qu'un artisan peut être artiste, c'est très différent mais j'aime bien cette idée. Dans le dessin, dans la manière dont on conçoit les choses il y a le même amour de ce qui nous est transmit, c'est être capable de construire des choses en ayant conscience de ce qui t'a construit. Quand tu fais des études d'archi, tout le cursus scolaire te conditionne à être quelqu'un qui va réinventer le monde. Non, j'essaye juste de le rendre plus juste, pas le réinventer.

C'est étonnant comme mot, "juste".

C'est une espèce de maniaquerie profonde. Je ne suis pas quelqu'un de maniaque dans la vie, mais je suis complètement maniaque dans mon travail. Quand je fais Balmain et qu'on prend l'inspiration sur un intérieur XVIIIème, je vais travailler avec des artisans parce que je veux tout dessiner mais je veux que toutes ces entreprises valident que je ne fais aucune incohérence par rapport à l'époque. Je ne fais pas du néo-classique. Je recrée quelque chose qui est fait de la même manière, qui n'est pas un décor, qui n'est pas un pastiche, qui est fait avec les mêmes mains expertes et qui va venir se confronter avec une nouvelle modernité, comme si je cherchais à réparer toute une époque où on a détruit avec une grande insolence parce qu'on considérait qu'on était pas capable de faire évoluer les choses. Il y a une dizaine d'années je me suis dit que c'était fascinant qu'avant on créait une boulangerie qui était capable d'exister pendant quatre-vingt ans et qu'aujourd'hui on dépense des dizaines de millions d'euros pour refaire une boutique qu'on va bousiller au bout de cinq ans. Comment expliquer ça? Aujourd'hui on n'est plus capable de faire évoluer un projet, on rase et on recommence. Je me suis posé cette question parce que je me suis rendu compte que sur x boutiques que j'avais fait la moitié avaient déjà été rasées pour recommencer un autre truc. J'ai considéré que j'ai raté. A partir du moment où on était capable de la raser c'est que j'avais raté ma mission. J'imagine qu'aujourd'hui quelqu'un qui refera la boutique Balmain, parce que le styliste change ou les années passent, j'ose espérer qu'il ne cassera pas mais qu'il fera évoluer. Il retirera peut-être les choses qui me caractérisent le plus mais pour le reconstruire d'une autre manière.

J'espère que ce sera le cas mais l'égo est un grand ennemi de ça, dès que quelqu'un arrive il veut faire table rase du passé, c'est rare qu'il veuille se servir de l'héritage.

Je suis un idéaliste, évidemment, mais j'aime bien cette idée-là. Quand je conçois quelque chose, j'aime bien penser que je remets les choses au carré. Mes projets interagissent réellement avec les choses, c'est pour ça que j'aime ce métier, quand je dessine je le fait pour que les gens aient une expérience. Quand je conçois quelque chose pour une marque je veux qu'elle fasse partie de la marque, aussi bien que les vêtements. Je construis quelque chose, les stylistes m'influencent mais j'influence aussi les stylistes, cela forme un tout, j'adore cette complicité du fait qu'il y a plusieurs acteurs, on se nourrit tous pour qu'à la fin la marque évolue aussi en fonction de ça. Quand je dessine un lieu privé, et ça je le sais parce que la plupart de mes clients sont devenus des amis, j'ai vu à quel point le lieu dans lequel ils vivent les transforment. Quand je dessine, je comprends pour qui je le fais, peut-être même mieux qu'eux-mêmes étant donné que j'ai un regard extérieur, et je change souvent les demandes. L'intérêt de ce métier n'est pas de répondre à des désirs, chaque personne qui a du talent est capable de retranscrire d'un manière esthétique des envies des clients alors que moi je me demande toujours pourquoi ils me demandent ça. Parfois je sens que la personne me demande ça pour la mauvaise raison et je vais proposer autre chose qui, je pense, est mieux pour elle. Quand tu me disais tout à l'heure "tu refuses des chantiers?" je refuse quand je ressens que les gens ne m'offrent pas la liberté de proposer quelque chose qui peut les surprendre. Il y a une clientèle qui peut penser qu'elle vient s'acheter une esthétique en me demandant "un mélange de ci avec un mélange de ça", mais moi je ne suis pas capable de faire ça, j'ai besoin de ressentir quelque chose et de penser que je dois donner quelque chose à quelqu'un, pour ça il faut qu'elle me séduise, qu'elle ait une fragilité que je puisse analyser et que je sente que je peux faire quelque chose pour rendre sa vie plus juste, encore une fois.

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